Canevet Archives - Marketing is Dead
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Interview de Frédéric Canevet, coauteur de Business Express (suite)

Question : Le leitmotiv désormais, c’est « Priorité à l’action [avec] la méthode 90/30 » : ce n’est pas un peu le mal de notre époque, on agit vite, très vite… mais on oublie un peu de réfléchir ?

Frédéric Canevet : C’est justement l’un des principes fondamentaux du livre : dans un monde imprévisible, il faut remettre l’action au centre.

C’est évidemment lié à ce que nous disions précédemment sur le monde BANI. Quand l’environnement peut changer rapidement, il devient beaucoup plus difficile de construire des plans extrêmement détaillés à deux ou trois ans et de penser qu’ils vont se dérouler exactement comme prévu.

Avant de vouloir prédire précisément ce qui va se passer dans trois ans, essayons déjà d’atteindre nos objectifs du mois, puis du trimestre, et construisons l’avenir à 1, 2, 3 ans progressivement.

L’idée n’est pas de trouver une recette miracle. Dans l’environnement actuel, elle n’existe probablement plus.

L’enjeu est plutôt de tester, d’agir, d’observer les résultats et d’apprendre.

Dans le livre, nous défendons cette idée que l’action crée le mouvement. On expérimente, on obtient des succès, parfois des échecs, et surtout on apprend ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. On accélère sur ce qui produit des résultats et on abandonne ce qui n’en produit pas.

Mais attention : cela ne signifie pas qu’il faut partir dans tous les sens, sans plan ni stratégie.

C’est justement une confusion que l’on fait souvent avec le growth hacking ou avec les fameux « hacks ». Faire des tests en permanence sans savoir où l’on veut aller peut rapidement devenir de la gesticulation.

Il faut donc trouver un équilibre.

D’un côté, il faut privilégier l’action, les expérimentations et les résultats rapides.

De l’autre, il faut avoir une vision et une stratégie de long terme qui donnent une direction à ces actions.

C’est d’ailleurs un point que j’avais déjà développé dans mon précédent livre consacré au growth hacking. Le growth hacking n’est pas une stratégie en soi. Les hacks ne servent à rien s’ils ne s’inscrivent pas dans une vision globale.

Sinon, on répond simplement aux urgences du court terme sans construire quoi que ce soit de durable ou différenciant.

Je le vois très concrètement dans mon travail chez Eloquant.

Nous sommes éditeurs de logiciels pour les centres de contact. Nous pouvons évidemment communiquer sur l’intelligence artificielle, développer de nouvelles fonctionnalités et utiliser les mêmes canaux marketing que nos concurrents.

Mais si nous nous contentions de multiplier les hacks marketing, nous pourrions peut-être obtenir ponctuellement davantage de visibilité ou de leads.

En revanche, cela ne répondrait pas à une question fondamentale : pourquoi un client devrait-il nous choisir plutôt qu’un concurrent ?

La stratégie est indispensable pour répondre à cette question.

Elle permet de créer une différenciation.

Par exemple, nous observons aujourd’hui un intérêt croissant pour les neurosciences et pour la dimension humaine de la relation client.

Et cela n’est pas contradictoire avec l’arrivée massive de l’intelligence artificielle. Au contraire.

Plus les entreprises automatisent les interactions simples, plus les interactions humaines restantes deviennent importantes. Elles seront peut-être moins nombreuses, mais elles deviendront des moments de vérité.

À ce moment-là, il ne suffira plus simplement de répondre à la demande du client.

Il faudra être capable d’aller au-delà : être proactif, assurer un suivi, comprendre le contexte, créer une attention particulière et, idéalement, générer ce que j’appelle un « effet Wow » dans le parcours client.

Voilà pourquoi je pense qu’il faut distinguer deux niveaux.

Le premier est opérationnel : agir, tester, apprendre et rechercher rapidement de l’efficacité.

Le second est stratégique : prendre de la hauteur, comprendre où l’on veut aller et construire une véritable différenciation.

Dans notre livre, l’action reste volontairement sur l’action. Nous voulons d’abord aider les lecteurs à obtenir leurs premiers résultats.

C’est important, car les premiers succès créent une dynamique positive. Ils donnent envie de continuer, permettent d’apprendre et entraînent progressivement le changement.

Mais, vers la fin du livre, nous prenons davantage de hauteur.

Nous travaillons notamment sur la vision, la mission, les personas et la stratégie. Nous abordons également la manière d’éviter de se faire « Kodakiser », d’anticiper les évolutions de son marché et d’optimiser ses processus.

En réalité, notre conviction est assez simple : il ne faut pas opposer l’action et la stratégie.

L’action sans stratégie finit par tourner dans tous les sens.

La stratégie sans action reste un joli PowerPoint.

Notre approche consiste donc à commencer par agir, obtenir des premiers résultats, apprendre du terrain, puis progressivement prendre de la hauteur pour construire une trajectoire plus solide sur le long terme.

Interview de Frédéric Canevet, coauteur de Business Express

Frédéric Canevet est l’exemple même du serial writer ; dernier opus en date : Business Express, la méthode pour vendre plus et mieux, qu’il cosigne avec Jean Paul Crenn. Questions à auteur particulièrement prolixe !

Question : Ça commence bien : d’entrée on a droit à un nouvel acronyme, puisque vous déclarez que nous vivons désormais dans une « ère BANI (Brittle, Anxious, Non-linear, Incomprehensible) » : kézako ?

Frédéric Canevet : Si nous commençons le livre en parlant d’un monde BANI, c’est parce que nous pensons que le modèle VUCA ne suffit plus à décrire la réalité actuelle.

Pendant longtemps, on a parlé d’un monde VUCA : volatile, incertain, complexe et ambigu. Mais, malgré cette volatilité, nous étions encore capables de faire des projections relativement fiables.

On raisonnait avec des moyennes.

Une croissance moyenne. Une inflation moyenne. Un climat relativement prévisible. Des budgets qui augmentaient de quelques pourcents chaque année, le fameux budget de l’année passée + 5%. Et, dans certains secteurs comme le logiciel, on pouvait même prévoir une croissance à deux chiffres et continuer sur une trajectoire relativement linéaire.

Aujourd’hui, cette logique fonctionne beaucoup moins bien.

Nous sommes entrés dans un monde que l’on peut qualifier de BANI : fragile, anxiogène, non linéaire et incompréhensible.

Le problème, ce n’est plus simplement que les choses changent rapidement. C’est qu’elles peuvent basculer brutalement.

Une crise sanitaire comme le Covid peut arrêter une économie mondiale. Une guerre comme celle en Ukraine peut bouleverser les marchés de l’énergie et les chaînes d’approvisionnement. Une décision politique, par exemple une augmentation brutale des droits de douane, peut remettre en cause en quelques mois la stratégie d’un secteur entier.

On ne peut donc plus simplement prolonger les tendances du passé pour prévoir l’avenir.

Et cela change profondément la manière de faire du marketing et du business (c’était justement le thème de mon dernier livre : Adapter son business dans un monde en déconsommation).

Pendant longtemps, le marketing fonctionnait beaucoup sur la prévision : analyser les données des années précédentes, construire un budget, définir un plan annuel et essayer de l’exécuter.

Dans un monde BANI, cette approche devient beaucoup plus fragile.

Il faut être capable de tester rapidement, d’apprendre, de corriger sa trajectoire et parfois de remettre en cause des certitudes qui semblaient pourtant évidentes quelques mois auparavant.

On retrouve d’ailleurs cette logique dans le climat. Pendant longtemps, nous raisonnions en températures moyennes. Aujourd’hui, ce sont de plus en plus les écarts et les phénomènes extrêmes qui deviennent déterminants : canicules, pluies intenses, sécheresses ou épisodes de froid.

Et cette logique des extrêmes s’applique également à l’économie.

Nous sommes dans un monde où les écarts peuvent devenir beaucoup plus importants, positivement comme négativement.

C’est pour cela que nous avons choisi de parler de BANI.

Parce que le véritable enjeu aujourd’hui n’est plus simplement de gérer le changement.

C’est d’apprendre à fonctionner dans un environnement où certaines règles peuvent changer brutalement, où les prévisions ont une durée de vie limitée et où la capacité d’adaptation devient parfois plus importante que la qualité du plan initial.